Une image d’Epinal


Le maire d’Epinal s’est plaint, cet automne, d‘avoir été « escamoté » d’une photographie.
La mode des photographies retouchées a connu un franc succès dans l’URSS de Staline et des services de la propagande soviétique. Ceux qui avaient héroïquement participé à l’édification de la radieuse patrie du socialisme disparaissaient des clichés officiels au gré de la mauvaise humeur du chef ou de ses accès de paranoïa. Lesquels ont eu tendance à aller crescendo à mesure que le petit Père des Peuples avançait en âge.
Quand l’un de ces héros est escamoté de l’iconographie officielle, il l’est en général aussi de la surface de la terre. Et l’éradication ne s’arrête pas là. Les petites mains du régime s’emploient à gommer tout ce qui n’entre pas dans la version de la réalité concoctée par Staline.
La notion de « réalisme socialiste », imposée par Staline en 1934 et qui s’applique au domaine des arts, se traduit, pour ce qui est de la littérature, par l’extirpation de certains personnages de roman, de la modification de lieux ou de la réécriture de dialogues ; les biographies sont réécrites avant d’être republiées, les peintures reprises avant de retrouver les cimaises des musées, et les photographies retouchées avant de rejoindre leur place officielle. Ce qui ne peut être retouché – des statues par exemple, des revues, des livres, des films… – est éliminé sans autre forme de procès. Dans les bibliothèques, des sections réservées aux œuvres de théoriciens, hommes politiques, écrivains proscrits par le régime disparaissent, dans les musées et les galeries d’art, des salles sont fermées, les œuvres qu’elles abritent mises au rancart et remplacées par d’autres. Dans les écoles, les élèves jouent du ciseau afin de retirer des livres scolaires les passages compromettants, les bibliothécaires en font autant, et les particuliers qui tiennent à leur tranquillité aussi.
Les citoyens soviétiques s’attaquent avec les moyens du bord aux photographies qui ornent leurs intérieurs et aux ouvrages sulfureux inopportuns agrémentant leurs bibliothèques en barbouillant certains passages, en malmenant des illustrations à coup de ciseaux ou en défigurant des portraits à l’encre de chine. Presque tous les livres réédités sous l’ère de Staline sont victimes de ces charcutages, caviardages et autres démembrements sauvages.
Toutefois, la retouche des clichés peut également s’apparenter à une science, en tout cas à une espèce d’artisanat dans lequel l’ennemi américain montre un savoir-faire, qui touche néanmoins à des sujets plus futiles. À Hollywood, des spécialistes passent un temps considérable à occulter les mille et une imperfections de la peau des stars dont les visages s’affichent en gros plan sur les écrans et les pages des journaux.
À Moscou, c’est plutôt l’épiderme grêlé du tyran qu’il s’agit de dissimuler avec l’aérographe. La réécriture de l’histoire passe aussi par la falsification du récit de la construction de l’URSS. Ainsi Staline est-il systématiquement présenté comme l’un de ses principaux fondateurs, avec Lénine bien sûr, au côté duquel il apparaît comme le seul vrai ami et le plus digne des successeurs. Cette esthétique de la disparition a si bien marqué le passage de Staline à la tête de l’URSS qu’elle inspire encore la littérature actuelle. Dans Le Retoucheur, Dmitri Stakhov raconte les exploits d’une dynastie de retoucheur de clichés officiels au sein de la Russie de Staline jusqu’à celle de Poutine. Le scandale se niche évidemment dans la manipulation des images, corollaire de la manipulation des foules ; le scandale, au sens de ce qu’il a d’immoral et d’indigne, c’est la propagande mensongère véhiculée par des images falsifiées. Tous les régimes se livrent à l’exercice, à plus ou moins grande échelle et avec des bonheurs inégaux, mais l’URSS a poussé le genre vers des sommets vertigineux.
En France, c’est le numérique, et « L’affaire Estelle Halliday », à la fin des années 1990, qui ont remis les photomontages au devant de la scène judiciaire.
Il peut notamment s’agir de montages photographique qui réunissent artificiellement ou rapprochent des personnalités, qui sont alors sanctionnées comme une atteinte au droit à l’image ou à la vie privée.
Toutefois, dans une « affaire Céline Dion», où un photomontage la représentait le corps couvert d’excréments, il a été jugé que : « la représentation (…) est tellement outrancière et hors de tout contexte de crédibilité, s’agissant d’une artiste particulièrement discrète et extrêmement soucieuse de la qualité de son image, qu’elle ne peut laisser place à aucune ambiguïté et s’avère exempte de toute portée réelle». Les juges ont donc admis qu’elle ne peut, dès lors, aussi déplaisante soit-elle, être considérée que comme une caricature exclusive de toute atteinte au droit à l’image de la demanderesse ».
Quant au fait d’isoler des images, il peut aussi être fustigé en justice ; comme cela a été le cas avec l’affaire Juliette Binoche, jugée le 11 mai 1998 : « l’actrice est également fondée à se plaindre d’une atteinte à son droit moral d’artiste-interprète (…) dès lors que la publication litigieuse ne peut pas être considérée comme la simple reproduction des scènes les plus représentatives d’un film dont le réalisateur lui-même avait insisté sur le caractère « érotique et dérangeant » et qui auraient servi à sa promotion, alors que les clichés sont d’une qualité très médiocre et que les extraits sélectionnés, comme les termes employés dans le commentaire qui les accompagne, réduisent l’interprétation de l’actrice à une participation à une scène pornographique et constituent une dénaturation grave et délibérée tant de son rôle que de sa prestation ».
Il a également été jugé que : « le magazine Vois ça a publié (…) une série de photographies représentant des vedettes de cinéma, nues, accompagnées de légendes rappelant notamment leur «filmographie hot». (…) l’éditorial suggère que ces clichés viendraient du réseau internet («internet nous en montre bien belles, nous vous les montrons à notre tour»). (…) en l’espèce, il importe surtout de relever que les images auxquelles la requérante avait consenti, dans l’exercice de sa profession, ont été outrageusement détournées de leur usage initial, pour servir à la confection d’une sorte d’encyclopédie de clichés de femmes nues, célèbres ou non, dans des pauses suggestives, indécentes ou vulgaires, accompagnées de commentaires particulièrement obscènes, et d’annonces publicitaires de caractère pornographique. (…) ainsi, l’atteinte au droit à l’image de la requérante est particulièrement caractérisée sans que la défenderesse puisse alléguer un quelconque droit du public à l’information, peu concevable en cette matière ».
Il est en revanche difficile de considérer une disparition sous l’angle du droit à l’image. Les escamotages staliniens ou spinaliens n’ont pas donné lieu à une jurisprudence plus farouche. Mais la fabrication d’une telle image tronquée peut entraîner un autre préjudice qu’au titre de la vie privée ou de la diffamation. Il faut alors recourir à l’article 1382 du Code civil et à la responsabilité civile la plus classique, nécessitant de démontrer la faute, le préjudice et le lien de causalité entre ceux-ci.

2019-01-09T13:06:10+00:001 Février 2015|Édito|