Tous en liste


Copé, comme le FN, s’est donc mis en (petite) tête de citer tel ou tel ouvrage à bannir des bibliothèques, suscitant la réaction salutaire des milieux du livre.

Il serait plus avisé de lire le travail que Jean-Yves Mollier vient de consacrer sous le titre La Mise au pas des écrivains (Fayard) au fameux Romans à lire, romans à proscrire de l’abbé Bethleem, qui répertoria les fictions françaises publiées entre 1500 et 1928.

Les plus grands pourfendeurs de la littérature érotique, politique ou anti-cléricale ont toujours développé un goût très particulier pour l’établissement de listes.

Dès 1546, Charles-Quint fait dresser, par l’université de Louvain – où, ironie du sort, j’ai quasi-terminé mes études de droit au tout début des années nonante ! -, le premier Catalogue des livres dangereux. Pie IV, quant à lui, fait dresser la Liste des livres défendus. Les Index librorum et prohibitorum deviendront en eux-mêmes un type d’ouvrages recherchés des collectionneurs. Puisque le propre de ces recensions est de reproduire ad libidum les intitulés les plus audacieux.

Quelques pages du catalogue des Livres de l’Enfer de la Bibliothèque nationale en témoignent : s’y succèdent et se bousculent Fouet et martinet, Fouet sous les Tropiques, Fouetteuse, Les Foutaizes de Jericho, Les Fouteries chantantes, Les Fouteurs de bon goût à l’Assemblée nationale, La Foutriade, La Foutromanie ou encore, plus loin dans le classement alphabétique, Orgie soldatesque ou la Messaline moderne, Orgies à bord d’un yacht, Les Orgies de Bianca la belle voluptueuse, Orgies de jeunesse, Les Orgies d’une fille d’amour, L’Origine des cons sauvages, etc. La seule lecture de ces savoureux répertoires est une invitation à la sieste crapuleuse.

La politique est logée à la même enseigne. Tout est dit dans le simple inventaire de ce qui doit être caché. Qu’on en juge à la simple lecture de cet extrait du Catalogue alphabétique des ouvrages condamnés sous la restauration : Pétition à la Chambre des députés, Pétition d’un voleur à un Roi son voisin, Des peuples et des gouvernements, Le Peuple souverain, Pour le Père et le Fils, le saint Esprit nous exaucera, prions, Le précurseur…

Au premier rang des livres séditieux trônent donc les instruments de la censure, ces dénombrements de volumes à chercher, saisir et, au mieux, enfermer, au pire, jeter au feu. Ce sont les Index librorum prohibitorum Ssmi D. N. Benedicti XIV, pontificis maximi iussu Recongnitus, atque editus, le Catalogue des ouvrages mis à l’index contenant le nom de tous les livres condamnés par la Cour de Rome, l’Index Librorum prohibitorum Leonis XIII sum. Pont. Auctoritate recognitus SS. D. N. PII P. X iussu, le Catalogue des écrits, gravures et dessins condamnés depuis 1814 jusqu’au 1er janvier 1850, et bien sûr les Index de l’Université de Paris, ceux de Venise, de Louvain, d’Anvers, d’Espagne, du Portugal, etc.

Le censeur a de tout temps pris un soin particulier à mettre en fiches ce qui l’irritait tant. Henri-Jean Martin, célèbre historien de l’édition, a rapporté comment, jeune chartiste, il s’était indigné auprès du ministre de l’Instruction publique des travaux que la Bibliothèque nationale lui faisait accomplir depuis son entrée en fonction, en 1947 :

« J’ai l’honneur de vous rendre compte que depuis deux ans l’essentiel de mon activité professionnelle consiste à cataloguer les livres de caractère érotique et pornographique des séries Enfer et Flagellation.

Je me permets de vous rappeler :

1° que le catalogue auteurs de la Bibliothèque nationale commencé en 1896 n’en est actuellement qu’à la lettre T ;

2° que le catalogue des ouvrages anonymes n’est pas encore entamé ;

3° que le catalogue des incunables, commencé par une voie privée vers 1880, a été interrompu en 1914 à l’article Gregorius Magnus et n’a jamais été repris.

J’ai l’honneur de vous demander s’il est de votre politique de faire passer en priorité les ouvrages de caractère érotique et pornographique des séries Enfer et Flagellation de la Bibliothèque nationale. »

La sinistre « liste Otto », établie en 1940 et grandement complétée en 1942, servit de « guide » à l’occupant allemand égaré par l’édition française. Elle succédait à la liste Bernhard, qui comportait déjà Mon Combat d’Adolph Hitler dont l’édition était jugée non conforme à la pensée originale du Führer… Y voisinent les plus grands écrivains, de Rudyard Kipling à Thomas Mann, de Francis Carco à André Gide, en passant par Freud, et quelques autres centaines d’auteurs politisés, juifs, anglo-saxons et autres « déviants ».

La Libération s’appropria l’idée et ne fût pas en reste. Les lettres françaises, dès 1944, se chargea du recensement des écrivains à bannir. Au départ de l’occupant, le répertoire atteignit jusqu’à 158 noms. Jean Paulhan, défenseur avant tout de la littérature et des littérateurs, s’en indigna dans sa célèbre Lettre aux Directeurs de la Résistance. »

Les grands obsédés ont aussi mis la main à la tâche.  Henry Spencer Ashbee – qui est toujours soupçonné d’avoir rédigé Ma vie secrète, cette autobiographie d’un érotomane publiée en douze volumes sous le règne de Victoria – a établi un remarquable Index of forbidden books.

Dès le règne d’Henri II, les catalogues de ventes aux enchères des plus belles bibliothèques comportent une section recensant des ouvrages « non présentés à la vente ». Il s’agit à la fois de signaler aux amateurs l’existence de ces volumes, de ne pas (en apparence) enfreindre la loi, et de pouvoir disperser dans une transaction discrète et ultérieure les pièces les plus sulfureuses[1].

Guillaume Apollinaire fut non seulement l’auteur de livres sulfureux, mais ce poète s’occupa aussi d’éditer, à la fois officiellement, les textes les plus lestes des grands écrivains (Andréa de Nerciat, John Cleland ou l’Arétin), à l’enseigne des « Maîtres de l’amour » ; et, sous le manteau, dans des versions plus complètes et cette fois non abrégées, les mêmes volumes ou d’autres plus audacieux encore, impubliables in extenso au grand jour.

Aidé de ses comparses Fernand Fleuret et de Louis Perceau, il rédigea le premier catalogue de l’Enfer de la Bibliothèque Nationale.

Le merveilleux Pascal Pia reprit le flambeau, après avoir publié clandestinement, avec son complice René Bonnel, de nombreux curiosa chez les bibliophiles, le terme désigne pudiquement, dans les catalogues de libraires et de ventes, les livres érotiques. On lui doit le recensement complet des livres de l’Enfer, au sein duquel se sont glissés quelques-uns des ouvrages qu’il a lui-même édités, et sur lesquels ce grand mystificateur s’amuse à donner de vrais indices ou à berner les candides.

Gageons qu’au-delà de l’érudition de ces collectionneurs, qui leur permettait de se voir ouvrir les portes des réserves des bibliothèques officielles, leur manie leur permettait de compulser à satiété les plus belles cochonneries, de feuilleter les plus rares dévergondages ; tout en portant à la connaissance de leurs pairs l’existence, voire le contenu, de ces volumes et à coup sûr, leur intitulé, lubrique et lubrifiant de par nature.

Au même rang que les listes officielles, reposent donc, sur les rayonnages de mon enfer personnel, la Bibliographie du roman érotique au XIXème siècle, Les Livres de l’Enfer, son pendant anglais, The Private Case, la Bibliographie des ouvrages relatifs à l’amour, aux femmes, au mariage et des livres facétieux, pantagruéliques, scatologiques, satyriques, etc., la Bibliotheca arcana, le Register of erotic books, le Catalogue du cabinet secret du prince G****, le Thesaurus eroticus Linguae latinae, etc.

Certains de ces érotomanes ou de ces séditieux ont choisi le classement par éditeurs, d’autres par époques. De plus hardis ont recensé tous les ouvrages anonymes ou encore les romans à clés. Se dissimulent aussi dans cet incroyable égrenage de titres au vice apparent, des catalogues très spécialisés, tel la Bibliotheca scatologica, la Bibliographie jaune (le « jaune » en question désignant alors un cocu et non un urologue…) ou enfin la Bibliographie clérico-galante, qui énumère les « ouvrages galants ou singuliers sur l’amour, les femmes, le mariage, le théâtre, etc. écrits par des Abbés, Prêtres, Chanoines, Religieux, Religieuses, Evêques, Archevêques, cardinaux et Papes ». Et voilà l’arroseur arrosé !

Jean-François C., que nous caches-tu ?

Emmanuel Pierrat

2019-01-09T13:07:28+00:001 Mars 2014|Édito|