Publié le vendredi 15 mars 2019 à 9h27 

par Anne Douhaire (France Inter)

https://www.franceinter.fr/livres/salon-livre-paris-2019-sexe-religion-ou-politique-pourquoi-la-bd-est-elle-souvent-censuree

 

Une rencontre au salon Livre Paris est consacrée au « retour des pères la pudeur ». L’occasion de revenir sur le traitement juridique réservé au contenu des BD. Le 9e art est-il plus attaqué par les censeurs que les autres ? La censure a-t-elle évoluée ? Quels sont les thèmes qui irritent le plus les plaignants ?

L’alcool du capitaine Haddock, Lucky Luke et sa cigarette, le sein d’Isabeau dans Les Passagers du vent… Plus récemment c’est une BD de Bastien Vivès retirée des rayons des librairies, ou un comics avec Jésus-Christ qui ont suscité le tollé… La BD est souvent la cible de la censure. Nous avons demandé à Me Emmanuel Pierrat, avocat spécialiste du droit d’auteur et de la liberté d’expression, de nous expliquer pourquoi le 9e art est souvent la cible des censeurs. 

 

Plus de censure aujourd’hui 

Me Emmanuel Pierrat : «Jusque dans les années 1980, la censure venait de l’Etat, qui décidait que tel ou tel livre, n’était pas à mettre entre les mains de tous les publics. C’est une censure qu’ont subie en leurs temps Flaubert, Baudelaire, Eugène Sue…  Derrière ces interdictions, il y avait l’idée de bonnes mœurs et d’outrage à l’Etat. C’était très organisé, pas du tout sympathique, mais les défenseurs des artistes connaissaient la forme et les moyens d’actions de cette censure étatique qui n’existe presque plus.

Dans les années 1980, des associations, des groupes intégristes religieux (catholiques ou musulmans, mais cela a commencé avec les catholiques), ou des mouvements d’extrême droite ont commencé à s’intéresser aux affiches de cinéma. Les premières plaintes ont visé les affiches de Je vous salue Marie de Jean-Luc Godard (1983), puis La dernière tentation du Christ de Martin Scorsese (1988).

Puis ces groupuscules se sont mis à scruter les BD, l’art contemporain, la littérature… Ils ont commencé à réclamer des interdictions, voire des dommages et intérêts. Ils se sont rendus compte que la censure ou la demande d’interdiction, n’était pas populaire. En revanche, demander 100 000 euros de dommages et intérêts, ça ne fait descendre personne dans la rue, alors qu’en réalité c’est la mort économique de l’éditeur ou de l’auteur qui est condamné à payer ces sommes. 

Aujourd’hui, on assiste à une troisième forme de censure, celle qui vient du camp « du bien ». Un camp, auquel, je crois, j’appartiens et auquel appartiennent souvent les créateurs. Ce sont des personnes qui sont contre le racisme, contre l’antisémitisme, contre le sexisme, contre l’homophobie… Les artistes se retrouvent accusés de mettre en scène une image négative de la femme, et de tout un tas de choses qui ne seraient pas aussi politiquement correctes qu’elles devraient être. Les censeurs pensent que des personnages doivent avoir un comportement moralement exemplaire.»

 

Défendre une œuvre attaquée, c’est expliquer que l’imaginaire n’est pas une affaire de morale

Me Emmanuel Pierrat : «Pour défendre les œuvres attaquées, on essaye d’expliquer qu’un auteur peut très bien être quelqu’un de formidable, mais qu’il peut mettre en scène des méchants. C’est une chose qui est compliquée à faire admettre à certains esprits contemporains même bien intentionnés.

Il y a une partie du public qui ne comprend pas qu’on mette en avant dans un livre un personnage sexiste, raciste ou un voleur. Il faudrait que les personnages amoraux, s’ils existent, meurent tous à la fin ou soient arrêtés. Une démarche qui ne laisse pas de place à l’imaginaire. On exige des personnages, en particulier en BD, un comportement encore plus moral ou plus légaliste que celui qu’on autorise à nos concitoyens. C’est par exemple Lucky Luke qui ne fume plus. Le problème c’est qu’on s’attaque à des BD parce qu’elles tombent dans les mains d’un public auquel elles ne sont pas destinées. Et qui ne comprend rien, qui ne sait pas ce que c’est qu’une histoire, ce qu’est l’imaginaire.»

 

Des personnes qui extraient une case d’une planche, et qui disent : « regardez, on y voit un sein nu » ! 

Me Emmanuel Pierrat : Dans les années 1990, ou au début des années 2000, il y a eu une tentative de censure d’une BD très célèbre : Les Passagers du vent de François Bourgeon. Une personne a trouvé intelligent d’envoyer une case au ministère de l’Education Nationale en disant : « regardez, on voit une femme avec un sein nu ! ».

Il y avait effectivement une pirate déguisée en homme à qui on arrachait les vêtements pour la démasquer et révéler son véritable sexe. Plus loin, on voyait un personnage fumer quelque chose d’un peu suspect dans une pipe… Et donc le plaignant a aussi reproché à la BD, en plus de la pornographie, de faire l’apologie de la drogue. A l’Education nationale, il y a eu quelqu’un pour envoyer une circulaire à tous les Centres de documentation et les bibliothèques pour demander le retrait des rayons de cette BD ! 

En 2018, alors que le livre Petit Paul de Bastien Vivès était vendu avec une mise en garde, une préface assez longue, sous blister, et la mention « interdit aux moins de 18 ans », il y a eu des gens pour faire une pétition. Le motif ? Comme c’est une BD, elle ne serait lue que par des enfants… Un amalgame très rapide, en arguant que Petit Paul met en scène un enfant qui aurait des relations sexuelles avec des adultes. Or c’est beaucoup plus complexe dans l’imaginaire de Bastien Vivès. On peut ne pas aimer cette BD, on peut la trouver de mauvais goût, on peut être critique. Mais demander à ce qu’elle soit censurée, c’est franchir un autre pas. »

 

La BD est plus censurée que les autres formes artistiques   

Me Emmanuel Pierrat : «La bande dessinée a pour certain un statut ambigu : elle serait réservée aux enfants. Et il y a souvent cette ambiguïté étrange dont se servent les censeurs. Pour eux, c’est une BD va forcément tomber dans les mains de petits de six ou huit ans. Or cela fait longtemps que la BD n’est pas seulement destinée aux enfants.»

 

Plaintes sur le sexe et la religion, de moins en moins sur la politique

Me Emmanuel Pierrat : «Beaucoup de BD égratignent les hommes politiques. Mais ces derniers ont compris que c’était un mauvais combat. Comme le ministère de l’intérieur ne bouge plus, c’est à celui qui se sent diffamé d’attaquer. Or pour un ou une politique, attaquer une BD dans laquelle on se moque de vous, n’est pas très bon pour son image, cela ne rend pas très populaire. 

En revanche, les prétendues «atteintes» à la religion sont toujours très attaquées. Pas par l’épiscopat ou l’évêché qui savent que c’est une mauvaise publicité mais par des associations parfois limitées à deux ou trois intégristes, qui eux, se comportent comme des croisés et intentent des procès accompagnés de demandes financières : ils demandent parfois jusqu’à 100 000 euros pour les dommages subis par l’ensemble des chrétiens ! 

Heureusement, ils perdent souvent, mais l’énergie mise à se défendre, les attaques (appel à la haine sur les réseaux sociaux, pétitions en ligne, menaces) plus le coût d’un procès, l’inquiétude suscitée dans la maison d’édition conduisent à un risque d’autocensure.

Tout cela à cause des gens qui lisent des BD qui ne leur sont pas destinées. C’est la même chose avec Charlie Hebdo – des gens poursuivent ou s’indignent alors qu’ils ne sont pas le lectorat visé. 

Moi, je ne suis pas masochiste, je ne vais pas acheterl’Osservatore romano, le journal du Vatican pour le plaisir d’être indigné, et de m’énerver à chaque fois que je lis des choses que je partage pas. Et ça ne me dérange pas que ce journal existe et qu’il soit vendu dans un kiosque pas loin du Canard enchainé et de Libé ! »

 

L’éducation comme pare-feu à la censure

Me Emmanuel Pierrat : «Il faut éduquer à la tolérance, à l’idée qu’un livre n’est pas fait forcément pour flatter vos propres préoccupations ou vos propres passions. Il peut vous déranger comme une œuvre d’art, qui peut montrer la mort, des personnages racistes, ou de la violence parce que malheureusement tout cela existe… Cela passe par l’éducation à l’art, à la distance entre une fiction et la réalité. Aujourd’hui on a cette confusion avec des gens qui extraient des morceaux d’une œuvre sans comprendre la démarche de l’artiste.»

 

Pas question de regretter le passé

Me Emmanuel Pierrat : «Il faut être pour le droit des femmes, des LGBT…, mais c’est difficile à manier quand en même temps on est contre la censure… Pour autant, il ne faut pas regretter un temps où les femmes étaient traitées avec mépris. Quand on parle d’américanisation de la société, il faut également se méfier, car ce sont des choses que l’on entend dans la bouche d’un Eric Zemmour. Mais aux Etats-Unis, il y a le principe de liberté d’expression absolue. Beaucoup de procès intentés ici n’existeraient pas la-bas. En France, nous sommes dans une société protectrice plus que dans le politiquement correct. Mais au motif que l’on veut protéger une minorité, des femmes, les enfants la jeunesse, on en arrive à perdre quelque chose d’essentiel qui est la liberté d’expression et de l’imaginaire.»