Mercredi noir


Ces tristes jours de janvier 2015, j’ai compris que la liberté d‘expression, ce principe qui m’est cher et si familier, n’était pas si évident pour ceux qui m’entourent. Ma liberté, que je pratique quotidiennement comme avocat et comme auteur, a été mise à rude épreuve.

Il y a eu la mort des dessinateurs.

Il y a eu des millions de Français aimant Charlie.

Il y a eu Dieudonné sur Facebook, deux jours à peine après l’attentat contre l’épicerie cacher, puis soudain en garde à vue et au tribunal.

Il y a eu le nouveau numéro de Charlie Hebdo, vendu à 7 200 000 d’exemplaires.

Il y a eu les chaînes de TV américaines et la BBC, qui ont toutes flouté la couverture de ce nouveau Charlie.

Il y a eu des émeutes au Niger et au Pakistan, ainsi que des Français, jeunes ou pas, voilés ou pas, qui protestent ou s’émeuvent de cette couverture.

Il y a eu les gamines qui ont injurié un chauffeur de bus au son de « je te tue à la kalach » et ont été condamnées par dizaines en quelques jours pour de « simples » propos.

Il y a eu les Français écrivant en tout sens sur Facebook et Twitter, parlant de tout dire, de beaucoup interdire ou d’inégalité entre les caricaturistes et un pseudo-humoriste.

Il y a eu Copenhague, à peine cinq semaines plus tard.

Il y a maintenant un débat sur la liberté d’expression, une liberté à deux vitesses, disent très rapidement certains quand les autres ne savent plus quel argument leur opposer.

La liberté d’expression est un principe né sous les Lumières, inscrit dans la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789, toujours en vigueur en droit français.

Mais ce principe est battu en brèche depuis 236 ans par la diffamation, l’injure, le respect de la vie privée, le droit à l’image, la pornographie, la présomption d’innocence, la lutte contre le racisme, le négationnisme, l’apologie du terrorisme et quelques centaines d’autres textes qui nous protègent et rendent le principe illisible.

Des messages, des images arrivent, par la grâce des nouvelles technologies, de la publicité et des écrans, devant les yeux de ceux qui n’auraient jamais d’eux-mêmes acheté ce journal, été voir cette expo ou ce film et qui réagissent par la violence, les procès et l’interdit.

La liberté d’expression est pourtant le corollaire de la démocratie, car elle garantit le pluralisme des opinions, la possibilité de vivre égaux, ensemble. Trop peu s’en sont ému avant le dimanche 11 janvier 2015.

Et pourtant, La censure est, depuis longtemps déjà, omniprésente : presse, cinéma, arts plastiques, livre, théâtre, musique, jeux vidéo, télévision, internet etc. A telle enseigne qu’il ne s’écoulait plus une semaine sans qu’elle ait fait « la une », d’affaire en affaire, dans un monde où l’art et l’information ne connaissent moins de frontières et, paradoxalement, de plus en plus de restrictions.

Il est donc temps et urgent de redire ce qu’elle est, par qui elle a été pensée, d’où elle vient, à quoi elle sert, où elle s’arrête, ses limites et ses paradoxes. Comment elle s’accommode des caricatures, des religions ou encore du racisme.

C’est mon but d’écrire le nom de cette liberté chérie et de l’expliquer afin que chacun – électeur, prof, journaliste, parent apprenti citoyen – puisse à présent la comprendre, la cerner avec précision, la comparer avec ce qui se peut ou pas se dire, s’écrire ou se dessiner au Danemark, aux Etats-Unis, en Arabie saoudite ou en Chine.

Mon livre à venir chez Flammarion en mai prochain, Liberté sans expression, n’est ni un livre de droit, ni un pamphlet, ni un cours de morale ; c’est en revanche un précis, concret, pratique, illustré d’exemples, destiné à tous ceux qui ont marché le 11 janvier et veulent faire un pas de plus en étant intellectuellement outillés pour défendre cette formidable liberté si mise en danger, malmenée et incomprise.

2019-01-09T13:06:10+00:002 Mars 2015|Édito|