La censure se joue du temps


Le 13 novembre, de dernier, le président du Tribunal de grande instance de Bobigny, statuant en la forme des référés Bobigny a interdit la publication par une maison d’édition très sulfureuse du Salut par le Juïfs de Léon Bloy.

Certains, feignant d’ignorer les conditions très particulières de cette publication, s’indignent qu’une œuvre puisse être condamnée 122 ans après sa première édition.

Rappelons que La première politique systématique de censure fut érigée par une loi de 1819 qui fustigeait « tout outrage à la morale publique et religieuse, ou aux bonnes mœurs ». Cette disposition, pour le moins amphigourique, fut redoutablement appliquée, au point de pourchasser ce que la fin agitée du XVIIIe siècle et la relative permissivité de la Révolution avaient laissé publier. Les victimes de cette loi sont encore célèbres aujourd’hui : Les Chansons de Béranger comme La Guerre des dieux de Parny connaissent leur première interdiction en 1821. En 1822, ce furent Le Chevalier de Faublas, de Louvet de Couvray, qui avait pourtant été publié régulièrement depuis 1787, et les Chansons de Piron. En 1824, la police poursuit soudainement Les Liaisons dangereuses ! En 1826, Erotika biblion, de Mirabeau, et Les Divinités génératrices du culte de Phallus chez les anciens et les modernes, de Dulaure sont visés à leur tour. En 1852, Le Sopha de Crébillon fils, et Les Bijoux indiscrets, de Diderot, sont rattrapés par le Second Empire, etc.

C’est d’ailleurs dans ce climat particulier que se serait structuré l’Enfer de la Bibliothèque nationale, les uns – et notamment Apollinaire – datant sa naissance du Consulat, les autres – tel Pascal Pia – rattachant sa création aux dernières années du Second Empire.

Pour revenir dans le vif du sujet, soulignons qu’un cas inverse à celui de Leon Bloy se présente aujourd’hui : faut-il rééditer avec un apparat scientifique insoupçonnable les trois pamphlets antisémites de Céline – qui ne sont pas formellement interdits mais sur lesquels Céline a exercé un droit de retrait ou de repentir, prévu au titre du droit moral… – afin d’éviter qu’ils ne le soient de plus en plus par des groupuscules identitaires ?

2019-01-09T13:07:28+00:0017 Janvier 2014|Édito|