Jean-Jacques etc… In Memoriam


Jean-Jacques Pauvert est mort samedi 27 septembre, incarnant le combat contre la censure et pour Sade.
Nous déjeunions tous les quinze jours dans ce même restaurant italien, près de Saint-Sulpice. J’avais même pensé et émis l’idée de poser un micro, tant Jean-Jacques avait commencé de raconter sa vie, celle de l’édition, des ciseaux d’Anastasie.

Il se moquait de Tchou, dont je suis devenu l’avocat et abondait sur Losfeld, dont je défendais la mémoire à travers sa veuve, puis fille.

Jean-Jacques Pauvert avait initié sa compagne, Régine Deforges, partie il y a quelque mois à peine. Elle peut s’enorgueillir d’une gloire similaire à celle de Jean-Jacques avec ses dizaines de poursuites en correctionnelle pour sa maison, L’Or du temps. Il lui a fallu affronter avec d’autant plus de courage ce monstre inlassable qu’une jeune et belle femme, décemment, en devenait encore plus diabolique, aux yeux des magistrats, qu’un vieux libidineux.

Jean-Jacques et Régine ont édité en même temps Lourdes lentes d’André Hardellet, avec des couvertures différents mais toutes deux très neutres (elles sont rangées côte à côte dans ma bibliothèque). A leur grand étonnement, une seule des deux éditions  a été poursuivie.

Les aventures éditoriales de Jean-Jacques Pauvert sont désormais presque toutes officielles, de ses premières tentatives, à dix-sept ans et quelques, en passant par la publication de tout Sade et de milliers d’autres, à découvert ou en catimini. Il en est de même avec son « frère ennemi » (l’expression est mienne), Eric Losfeld, qui n’a laissé que quelques indices de ses nombreuses activités littéraires dans Endetté comme une mule. André Balland suivit la même voie, écopant de procès en rafales, tandis que Christian Bourgois se battait de front auprès des ministres pompidoliens. Dans une moindre mesure, Claude Tchou, eut même l’idée de proposer une série de libertins du XVIIIe dans une lourde cage, fermée d’un fragile cadenas. Jérôme Martineau suivit leurs pas en érotisme, jusqu’à ce qu’il révélât, dans une documentaire télévisé, qu’il avait été membre de la LVF, les sinistres SS français… Maurice Girodias, qui fonda, en 1953, les mythiques Olympia Press, a été longtemps « le plus célèbre de ces inconnus. Son parcours, a priori exemplaire, a pris du plomb dans l’aile quand Herbert Lottman, décédé lui-aussi cette triste année, a révélé, en 1986, son sinistre passé sous l’occupation.

« Pauvert » a donc survécu à tous. Jean-Jacques se vantait d’ailleurs d’avoir déposé son nom sous toutes les formes et coutures : « J.-J. Pauvert », « éditions Pauvert », « Pauvert éditeur », etc. Afin de mieux repartir après chaque faillite.

Durant deux à trois heures de nos déjeuners aux allures de confessionnal, il  évoquait Boris Vian, Queneau et Breton. Georges Bataille s’est métamorphosé en enjeu. Roussel et Panizza se sont ajoutés au catalogue.

Il était devenu éditeur à seize ou dix-sept ans, dans le garage de ses parents, à Sceaux. Or, à l’instar de l’auteur, l’éditeur et l’imprimeur d’un libelle clandestin se dissimulent aussi. Et leur « signature », quand elle est apposée, poétise, plaisante ou provoque : s’entremêlent, dans les rayonnages, des volumes mentionnant qu’ils sont publiés, au choix, « A Paphos, de l’Imprimerie de l’amour », « A Cologne, à la Couronne des amours », « A Lausanne, Au Verger des amours », à « Amsterdam, A l’enseigne de la liberté choisie », « sous le manteau de la cheminée pour les amis de C.C. », à « Reims, A l’enseigne du pied de biche », « à Patpong , le 14 février 1969, tiré à 69 exemplaires », à « Paris, Chez tous les libraires », dans une énigmatique collection intitulée « Les Grandes Etudes françaises de psychiatrie » (pour les Confessions d’un travesti), par « Le Musée secret du bibliophile français », « A Bombay, Imprimerie des bibliophiles », « A Constantinople, De l’Imprimerie du Mouphti », « A Foiropolis, Chez le Docteur Chirouec, rue de la Torchette, 1761. Tiré à cent exemplaires sur papier fort de Hollande » (pour… La France constipée), « A Bikini, aux dépens de quelques amateurs », « à Constantinople, l’année présente », « Au Cap-vert, Éditions fugitives », à « Papeete, Les Bibliophiles créoles », « Aux éditions de l’idée libre », « À Paris, rue de l’Échelle, en Suisse, à Londres, en Prusse & en Hollande chez tous ses créanciers »…

Jean-Jacques racontait que police et justice avaient mis un certain temps à réagir, tant la tradition était installée : « A Sceaux. Chez Jean-Jacques Pauvert » ne pouvait être qu’une adresse de fantaisie.

Quant au paradoxe sadien, relevé maintes et maintes fois par Jean-Jacques Pauvert, il se révèle, de jour en jour, de plus en plus pertinent lorsque vient l’heure, déjà avancée dans la nuit, de se pencher sur les annales judiciaro-littéraires. Le jeune éditeur dut lutter jusqu’en 1958 pour que les autorités judiciaires françaises décident de lever le tabou sur l’œuvre du divin marquis. Or, Donatien-Alphonse François a poussé les descriptions de débauche, de crime sexuel et de tortures à leur paroxysme. Tous les commentateurs s’accordent à ne lui trouver aucun égal tant dans l’horreur des scènes et des sévices que dans l’apparente absence de morale. Dès lors que Sade est en vente libre, selon Jean-Jacques, aucune censure, en tout cas en matière de mœurs, n’a donc plus de raison d’être. Le censeur, s’il était logique – mais, rassurons-nous, c’est sa première vertu, il ne l’est pas – serait pris au piège de la décision de 1958.

Grâce à Pauvert, j’ai découvert Sade en Livre de poche, à l’âge de dix ans (un peu tôt pour tout comprendre, dois-je avouer aujourd’hui). Le marquis est aujourd’hui entré dans la Pléiade. Et l’avocat que je suis devenu plaide désormais, trop souvent en vain, en faveur de « pâles copies » des crimes littéraires de l’amour. Ainsi vont les cycles des juges, des ministres et des ligues de vertu, qu’ils ne se soucient guère ni d’histoire ni de cohérence intellectuelle.

Jean-Jacques a narré la première partie de sa vie dan La Taversée du livre. Le volume s’arrête en 1968, l‘année de ma naissance.

Entretemps, Boris Vian, c’est lui. Histoire d’O, c’est lui. Bien avant ses vingt ans ans, il édite son premier livre : un texte de Sartre. Il publie Malraux, Gide, Marcel Aymé, Raymond Queneau. À ses vingt ans, il est le premier éditeur au monde à publier officiellement l’œuvre complète de Sade. Il est le dernier éditeur d’André Breton. Il met Georges Bataille à la place qui lui revient. Il ressuscite – entre autres – Raymond Roussel, Oscar Panizza, Georges Darien. Il révolutionne l’édition en lançant des maquettes surprenantes, une nouvelle édition du Littré, la célèbre collection « Libertés ». Privé de ses droits civiques, il accumule les procès contre les lois absurdes qui, depuis 1945, font l’armature de la censure française.

Tout commence en réalité 1942 quand, à quinze ans, mauvais élève renvoyé de partout, il a fait son entrée en tant qu’apprenti à la librairie Gallimard. Agent de liaison pour la Résistance, il se retrouve peu après dans une prison allemande. Il a seize ans. Sa carrière d’éditeur est tumultueuse. Au travers de fortunes multiples et d’initiatives hasardeuses, il devient à la fin des années 60 patron et propriétaire d’une importante maison d’édition. Pendant ce temps, les métiers du livre changent. En quelque trois décennies mouvementées, dont il nous a fait parfois une description insolite, le livre et la France ont passé, comme il le dit,  » du XIXe siècle au XXe « .

J’écris ce billet d’adieu depuis le Kirghizstan, au congrès du Pen club. La liberté d’expression n’est pas ici un vain mot et la lutte continue… Bon vent, Jean-Jacques.

2019-01-09T13:06:10+00:001 Novembre 2014|Édito|