Cela fait 70 ans que Les Fleurs du mal, le chef d’œuvre de Charles Baudelaire est sorti du purgatoire. C’est en effet le 31 mai 1949, à l’issue de douze jours de délibéré, que la chambre criminelle de la Cour de cassation rend une décision laconique mais sans surprise : après quelque quatre-vingt-douze années de purgatoire, les six pièces les plus sulfureuses des Fleurs du mal sont à nouveau autorisées à la publication. La requête en révision en faveur de Charles Baudelaire, présentée par le président de la Société des gens de lettres auprès du ministère de la Justice, a été approuvée par l’avocat général lui-même.

Dans leur arrêt, les magistrats de la haute juridiction réexaminent tour à tour les critères de l’outrage aux bonnes mœurs. Ils relèvent, sans plus de précisions, que « les poèmes faisant l’objet de la prévention ne renferment aucun terme obscène ou même grossier et ne dépassent pas, en leur forme expressive, les libertés permises à l’artiste ; que si certaines peintures ont pu, par leur originalité, alarmer quelques esprits à l’époque de la première publication des Fleurs du mal et apparaître aux premiers juges comme offensant les bonnes mœurs, une telle appréciation, ne s’attachant qu’à l’interprétation réaliste de ces poèmes et négligeant leur sens symbolique, s’est révélée de caractère arbitraire ; qu’elle n’a été ratifiée ni par l’opinion publique, ni par le jugement des lettrés ».

Quant à l’intention de Baudelaire, les juges de 1949 retiennent tout aussi pudiquement que « le jugement dont la révision est demandée a reconnu les efforts faits par le poète pour atténuer l’effet de ses descriptions”. (…) les poèmes incriminés (…) sont manifestement d’inspiration probe ». Ils en concluent qu’ « il échet de décharger la mémoire de Charles Baudelaire, de Poulet-Malassis et de De Broise de la condamnation prononcée contre eux ».

L’édition originale est constituée de mille trois cents exemplaires des Fleurs du mal  – augmentés d’une vingtaine de volumes tirés sur vergé  -, mis en vente le 25 juin 1857 par les éditeurs Auguste Poulet-Malassis et Eugène de Broise. Cinquante-deux poèmes seulement sur cent que contient le recueil sont alors totalement inédits.

Dès le 5 juillet, Le Figaro publie, sous la plume de Gustave Burdin, une véritable dénonciation publique du recueil : « L’odieux y coudoie l’ignoble ; le repoussant s’y allie à l’infect. Jamais on ne vit mordre et même mâcher autant de seins dans si peu de pages ; jamais on n’assista à une semblable revue de démons, de fœtus, de diables, de chloroses, de chats et de vermine ! Ce livre est un hôpital ouvert à toutes les démences de l’esprit, à toutes les putridités du cœur. »

Baudelaire restera persuadé que cet article fut à l’origine de ses malheurs judiciaires. Et de fait, le 7 juillet, la justice se saisit du dossier et se penche plus particulièrement sur treize poèmes, dont quatre ont été signalés dans l’article du quotidien.

Le 9 juillet 1857, Baudelaire rassure encore sa mère : « On avait répandu le bruit que j’allais être poursuivi ; mais il n’en sera rien. Un gouvernement qui a sur les bras les terribles élections de Paris n’a pas le temps de poursuivre un fou. » Le 11, il écrit pourtant à son éditeur, en mêlant de reproche à crainte et certitude : « Vite, cachez, mais cachez bien toute l’édition… Voilà ce que c’est que de ne pas vouloir lancer sérieusement un livre. Au moins, nous aurions la consolation, si vous aviez fait tout ce qu’il fallait faire, d’avoir vendu l’édition en trois semaines, et nous n’aurions plus que la gloire d’un procès, duquel d’ailleurs il est facile de se tirer. »

Baudelaire affirmera même par la suite que « personne, non plus que moi, ne pouvait supposer qu’un livre empreint d’une spiritualité aussi ardente, aussi éclatante que les Fleurs du mal dût être l’objet d’une poursuite, ou plutôt l’occasion d’un malentendu ».

Le poète déclare d’ailleurs au magistrat instructeur : « Mon unique tort a été de compter sur l’intelligence universelle, et de ne pas faire une préface où j’aurais posé mes principes littéraires et dégagé la question si importante de la morale ». Il mentionne également le prix du volume, qui empêcherait le simple quidam d’y avoir accès. Il écrira encore pour sa défense : « Je répète qu’un livre doit être jugé dans son ensemble. A un blasphème, j’opposerai des élancements vers le Ciel, à une obscénité, des fleurs platoniques. Depuis le commencement de la poésie, tous les volumes de poésie sont ainsi faits. Mais il était impossible de faire autrement un livre destiné à représenter l’agitation de l’esprit du mal.” Le poète en appelle enfin devant la justice à une “prescription générale. Je pourrais faire une bibliothèque de livres modernes non poursuivis, et qui ne respirant pas, comme le mien, l’horreur du mal. Depuis près de trente ans, la littérature est d’une liberté qu’on veut brusquement punir en moi. Est-ce juste ? ».

Mais la loi du 17 mai 1819 (dont les sanctions ont été aggravées par une loi du 25 mars 1822) a instauré une politique systématique de censure. Le délit d’« outrage à la morale publique et religieuse, ou aux bonnes mœurs » est plus redoutable que ne l’imagine ou ne l’espère alors l’auteur des Fleurs du mal, surtout lorsqu’il est invoqué par un lecteur aussi obstiné qu’Ernest Pinard. Le substitut impérial avait déjà, six mois auparavant, demandé l’interdiction de Madame Bovary devant le Tribunal de Rouen. Flaubert, politiquement plus en faveur, avait été tout de même « blâmé » par ses juges. Pinard poursuivra également, mais en vain, au mois de septembre de la même année, Les Mystères du peuple d’Eugène Sue. Imperturbable, il estimera encore dans Mon Journal, publié trente-cinq ans plus tard, n’avoir fait qu’accomplir sa mission ; le magistrat n’a pas à jouer un rôle de critique littéraire.

Dans une lettre datée du 14 août 1857, le même Flaubert s’inquiète du procès auprès de Baudelaire : « Je viens d’apprendre que vous êtes poursuivi à cause de votre volume ; la chose est déjà un peu ancienne, me dit-on. Je ne sais rien du tout, car je vis ici comme à cent mille lieues de Paris. Pourquoi ? Contre qui avez-vous attenté ? Est-ce la religion ? Sont-ce les mœurs ? Avez-vous passé en justice ? Quand sera-ce ? etc. Ceci est du nouveau : poursuivre un volume de vers ! Jusqu’à présent la magistrature laissait la poésie fort tranquille ! Je suis grandement indigné. Donnez-moi des détails sur votre affaire si ça ne vous embête pas trop, et recevez mille poignées de mains des plus cordiales. » Il ajoutera, dans une lettre rédigée à Croisset, et datée du 23 août, c’est-à-dire postérieure au jugement : « Tenez-moi au courant de votre affaire, si ça ne vous ennuie pas trop. Je m’y intéresse personnellement. Cette poursuite n’a aucun sens. Elle me révolte. » Sainte-Beuve, lui, ne veut pas se compromettre et ne soutient son protégé que très mollement en lui adressant de très prudents Petits Moyens de défense tels que je les conçois. Barbey d’Aurevilly s’indigne, en revanche, au sortir de l’audience, que l’avocat de Baudelaire, Gustave Chaix d’Est-Ange,  ait plaidé « je ne sais quelles bassesses, sans vie et sans voix ».

Le jugement est donc rendu, le 20 août 1857, par la sixième chambre du tribunal correctionnel de la Seine. Il écarte l’offense à la morale religieuse, mais retient l’outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs : « L’erreur du poète dans le but qu’il voulait atteindre et dans la route qu’il a suivie, quelque effort de style qu’il ait pu faire, quel que soit le blâme qui précède ou suit ses peintures, ne saurait détruire l’effet funeste des tableaux qu’il présente aux lecteurs et qui, dans les pièces incriminées, conduisent nécessairement à l’excitation des sens par un réalisme grossier et offensant pour la pudeur.” Baudelaire est condamné à trois cents francs d’amende et ses éditeurs à cent francs. Six poèmes – Lesbos, Femmes damnées (Delphine et Hippolyte), Le Lethé, A celle qui est trop gaie, Les Bijoux et Les Métamorphoses du vampire -, dont deux ont pourtant déjà été publiés auparavant, sont interdits.

Charles Asselineau rapporte, dans son essai biographique sur Baudelaire, l’avoir interrogé juste après le prononcé du délibéré : « Vous vous attendiez à être acquitté ? » Le poète lui aurait répondu : « Acquitté ! J’attendais qu’on me ferait réparation d’honneur ». Victor Hugo tente, le 30 août, de réconforter Baudelaire : « J’ai reçu, Monsieur, votre lettre et votre beau livre. L’art est comme l’azur, c’est le champ infini : vous venez de le prouver. Vos Fleurs du mal rayonnent et éblouissent comme des étoiles. Continuez. Je crie bravo ! de toutes mes forces, à votre vigoureux esprit. Permettez-moi de finir ces quelques lignes par une félicitation. Une des rares décorations que le régime actuel peut accorder, vous venez de la recevoir. Ce qu’il appelle sa justice vous a condamné au nom de ce qu’il appelle sa morale ; c’est là une couronne de plus. Je vous serre la main, poète. » Tandis que les Goncourt notent, en octobre suivant, dans leur Journal : « Baudelaire soupe à côté, sans cravate, le col nu, la tête rasée, en vraie toilette de guillotiné. Une seule recherche : de petites mains lavées, écurées, mégissées. La tête d’un fou, la voix nette comme une lame. Une élocution pédantesque. Vise au Saint-Just et l’attrape. – Se défend, assez obstinément, et avec une certaine passion sèche, d’avoir outragé les mœurs dans ses vers. »

Baudelaire ne fait pas appel de la décision, espérant une réduction de la peine. Une requête à l’impératrice, en date du 6 novembre, amène en effet le ministère de la Justice à baisser le montant de l’amende à cinquante francs.

Parallèlement, le poète se plaint de son éditeur, qui s’est contenté d’arracher les pages censurées plutôt que de détruire tous les exemplaires du recueil. Il voudra même un temps écrire six autres pièces en remplacement des textes censurés. Baudelaire gardera encore longtemps le projet de refaire l’histoire des Fleurs du mal. Poulet-Malassis, qui avait déjà connu les foudres de la justice à plusieurs reprises, écrit, le 10 novembre 1857 : « L’affaire des Fleurs du mal a été de mon côté et de fond en comble une affaire de dévouement absolu. Je savais d’avance que nous avions la moitié des chances d’être poursuivis et si je m’étais fait illusion à ce sujet tous ceux qui savaient que j’imprimais ce livre se seraient chargés de me désabuser. » L’éditeur en viendra même à affirmer que Baudelaire aurait modifié certaines strophes de son manuscrit, notamment de Femmes damnées, dans la crainte d’un procès.

Le poète et ses éditeurs concluent pourtant un nouveau contrat pour Les Fleurs du mal, le 1er janvier 1860. Il prend en considération la condamnation, et l’accord initial du 30 décembre 1856 y est expressément annulé.

En 1864, Baudelaire rejoint Poulet-Malassis en Belgique, où celui-ci s’est réfugié et aurait réédité, dès 1858, les poèmes condamnés. C’est cette année-là qu’ils sont à nouveau bel et bien imprimés, dans le Parnasse satyrique du XIXe siècle. Ils figurent également dans Les Épaves, publié par Poulet-Malassis, en 1866, à Bruxelles, et dont Baudelaire envoie même un exemplaire à Pinard. Cette édition est à son tour poursuivie par la justice française et condamnée par le tribunal correctionnel de Lille, le 6 mai 1868, près d’un an après la mort du poète.

En 1871, toutes les pièces du procès de 1857 disparaissent dans l’incendie du palais de justice de Paris.

En 1924, un exemplaire complet de l’édition de 1857 est retiré d’une vente aux enchères, à la demande du ministère public. La « Société Baudelaire » lance alors, en 1925, une campagne en faveur de la révision du jugement initial. La demande sera repoussée, faute de pièces ou de faits nouveaux justifiant le réexamen de l’affaire. Et c’est seulement en 1929 que le ministère de la Justice élabore un projet de loi ad hoc ouvrant droit à la désormais vénérable Société des gens de lettres de demander la révision des « condamnations prononcées pour outrage aux bonnes mœurs par la voie du livre » et devenues définitives depuis plus de vingt années. Cette initiative demeure lettre morte, malgré la publication, le 15 décembre 1933, dans le Mercure de France  du plaidoyer pour « La Révision du procès Baudelaire » signé par Paul Blanchart et… Jeanne Renault de Broise. Les descendants des éditeurs d’origine se montreront d’ailleurs longtemps intéressés par le sort des pièces condamnées.

Un nouveau procès sera même intenté, en 1959, à l’encontre de vingt-trois éditeurs qui avaient tous repris, après 1949, les six poèmes jusque-là interdits. Une héritière des éditeurs d’origine, appuyée du jeune avocat Roland Dumas, alors commis d’office, y demandera, ironie du sort, la saisie de « tous les exemplaires édités comprenant les six pièces condamnées ». Elle revendiquera en effet une prorogation de la durée des droits d’auteur sur l’œuvre, tombée officiellement dans le domaine public, en compensation de la privation d’une si longue période d’exploitation. La première chambre civile de la Cour de cassation lui donnera tort définitivement le 5 juillet 1967.

Il faut attendre 1946 pour que l’idée d’un texte législatif permettant la révision des procès littéraires soit reprise par le député communiste Georges Cogniot. L’unique article en est adopté sans aucune opposition, le 12 septembre 1946, le rapporteur ayant expressément précisé que le texte permettrait « de réviser les condamnations prononcées contre des ouvrages qui ont enrichi notre littérature et que le jugement des lettrés a déjà réhabilités ».

Fort de cette loi du 25 septembre 1946, dont ce sera la première application, la Société des gens de lettres peut alors immédiatement déposer un recours en révision, sur lequel se penche, le 19 mai 1949, la Cour de cassation. Le 3 août précédent, la justice avait condamné J’irai cracher sur vos tombes. Le 16 juillet 1949, naissait la loi sur les publications destinées à la jeunesse, qui établissait un système de censure encore en vigueur aujourd’hui. La sortie de Baudelaire des Enfers ne fut donc qu’une parenthèse.