Des mots et des livres. Motifs d’inquiétude

Publié le 15 mars 2019 à 12h38

PAR STÉPHANE BUGAT

© Le Télégramme https://www.letelegramme.fr/livres/des-mots-et-des-livres-motifs-d-inquietude-15-03-2019-12232827.php

La censure mérite d’autant plus qu’on s’en inquiète qu’elle sait renouveler ses prétextes et ses formes. C’est ce dont nous alerte l’essai d’Emmanuel Pierrat. (…)

« Nouvelles morales, nouvelles censures »

Avocat et essayiste prolifique, Emmanuel Pierrat s’est acquis une réputation, aussi flatteuse que légitime, d’inlassable pourfendeur des censures et de ceux qui s’obstinent à vouloir les exercer. Le péril n’est certes pas nouveau mais le terme se doit d’être employé au pluriel, tant ces censures adoptent des formes variées, ce qui n’a rien de rassurant, on en conviendra. C’est d’ailleurs l’objet du nouvel opus d’Emmanuel Pierrat.

Il n’a guère besoin de s’y attarder sur les pratiques encore vivaces de ces régimes politiques qui s’appliquent à faire taire ceux qui osent contester le bien-fondé de leurs actions. Son propos consiste à mettre davantage l’accent sur les censures qui nous concernent plus directement, notamment liées aux mœurs contemporaines et dont on notera, avec un étonnement navré, qu’elles ressemblent trop souvent à ce qu’on pourrait qualifier de censures à contre-pied. L’affirmation du droit des minorités devient ainsi un principe à exclusion de ceux qui n’en sont pas. Ne peuvent parler (ou représenter) des gays, des noirs, des handicapés, etc. (la liste est longue), que ceux qui relèvent spécifiquement de chacune de ces catégories. « C’est donc un mécanisme opposé aux principes même de tolérance et de liberté d’expression qui est mis en œuvre », s’inquiète l’auteur. « Il faudrait, idéalement, qu’un hétéro puisse jouer un gay, un gay un hétéro, une femme incarner un homme et vice-versa ». Mais ce n’est pas le seul travers souligné dans cet essai. Car, à l’ère du post « Me too » et des réseaux sociaux, on peut être accablé par le moindre soupçon et il est presque convenu de pratiquer une expéditive mise à l’écart. À cet égard, les artistes sont des cibles idéales, tant il est délicieux de livrer les célébrités à ce jeu de chamboule-tout médiatico-public. Une époque « qui juge à la vitesse d’un post ». Et Emmanuel Pierrat d’ajouter : « Nous entrons dans une nouvelle ère, où la censure ne restreint plus la diffusion d’une œuvre en raison de son message, mais décide qu’une œuvre est inacceptable au seul motif que son auteur ne peut être jugé ou rejugé ». Parmi les autres sujets d’inquiétude, les « centaines de textes qui restreignent aujourd’hui la liberté d’expression ».

Avec cet essai précis et documenté, Emmanuel Pierrat nous tend donc un miroir qui a de quoi inquiéter. On apprécie d’autant que l’avocat s’obstine à plaider que « la lutte contre la bêtise humaine passe par la pédagogie plutôt que par les injonctions morales et autres diktats ».

« Nouvelles morales, nouvelles censures », d’Emmanuel Pierrat. Éditions Gallimard. 15 €.

 

2019-03-18T10:52:08+00:0018 Mars 2019|Actualités|