À propos de Pierrat de Seze

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LE CRIMINEL ET SES DROITS D’AUTEUR

Par Emmanuel Pierrat

Les détenus deviennent parfois de très bons auteurs. Fayard vient ainsi de publier en français L’Hôtel aux barreaux gris (dans une traduction de Jean-Luc Piningre). Ce texte raconte notamment comment, le soir d’Halloween 2004, Curtis Dawkins a tué un homme lors d’une tentative de braquage. Il a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, et purge sa peine dans la prison de Kalamazoo, dans le Michigan.

Scribner lui a versé un à-valoir de 150 000 dollars et Curtis Dawkins a annoncé qu’il allait ainsi financer les études de ses trois enfants.

Or, dans le Michigan – comme dans une quarantaine d’autres Etats fédérés -, les détenus peuvent être condamnés à rembourser les frais liés à leur emprisonnement. Et, en octobre 2017, le procureur général a chiffré ces dépenses à 372 000 dollars à l’occasion d’une procédure visant à bloquer les redevances. L’écrivain détenu a plaidé une « obligation légale et morale » de secourir sa famille.

Un accord a depuis été trouvé, au terme duquel la moitié des droits perçus et à venir Curtis Dawkins est versée au Trésor.

La question de la confiscation des droits d’auteur des détenus a été soulevée en France en 2003, à l’occasion de la publication, par Calmann-Lévy,d’un livre de Patrick Henry intitulé Avez-vous à le regretter ? ».

La loi « Perben II », en vigueur depuis 2005, interdit la publication d’un livre non pas en raison de ce qu’il contient, mais en raison de celui qui l’écrit. Elle dispose en effet l’ « interdiction pour un condamné de publier un livre relatant son affaire, dans le cadre d’une libération conditionnelle ou d’un sursis avec mise à l’épreuve. »

Peu importe que l’auteur veuille y clamer son innocence, dénoncer les conditions de détention, expliquer son geste et pourquoi il en est arrivé à le perpétrer, voire même veuille s’excuser. Dans un pays où la justice s’est illustrée par son discernement, de Dreyfus à Omar Raddad – qui a signé un essai sous le titre de Pourquoi moi –, l’oukase ne manque pas de piment.

L’idée initiale de la loi « Perben II » revient au député Yves Jego et au sénateur Ladislas Poniatowski. Yves Jego a déclaré en effet, à propos de Patrick Henry, que « la perspective de la parution de ce livre est particulièrement insupportable au regard du crime abominable ».

Cette préoccupation n’est vraiment pas nouvelle, puisque le problème s’est déjà présenté dans l’Allemagne de l’après-guerre confrontée aux documents photographiques sur la vie – ou plutôt la mort – dans les camps de concentration qui avaient pour auteurs… des militaires allemands.

L’État d’Israël, qui détient le manuscrit des Mémoires d’Eichmann, a connu le même type de difficulté. Eichmann a laissé 1200 pages, rédigées pendant son procès pour crime contre l’humanité. Il y reconnaît la Shoah, tout en cherchant à atténuer sa propre responsabilité. Israël délivre gratuitement, depuis 1990, des transcriptions de ce texte. Mais le vendre en librairie nécessiterait de verser, là encore, des droits d’auteur au fils de l’ex-dignitaire nazi.

De nombreux États américains ont adopté des législations pour empêcher que des criminels tirent profit de l’exploitation commerciale de leurs actes. Les systèmes en vigueur, qui visaient à l’origine les autobiographies de serial-killers, varient d’un État à un autre en fonction de la nature des faits, de l’irresponsabilité pénale liée à l’état de démence, etc. Mais de tels mécanismes juridiques peuvent être aisément contournés. L’éditeur peut prendre en charge les honoraires d’avocat au lieu de verser directement des royalties à son auteur criminel…

Au Canada – où la province de l’Ontario a imité, depuis 1994, les États-Unis –, certains spécialistes ont démontré la relative inefficacité de ces dispositifs. Ils se révèlent en effet techniquement inopérants à l’encontre, par exemple, des livres signés par les conjoints des criminels…

En France, Bertrand Cantat est sorti de sa cellule, à l’automne 2007, avec pour condition particulière l’interdiction de « diffuser tout ouvrage ou oeuvre audiovisuelle dont il serait l’auteur ou le co-auteur qui porterait sur l’infraction commise et d’intervenir publiquement en rapport avec cette infraction ».

Les contorsions du droit français s’expliquent aussi par notre conception de la propriété littéraire et artistique, qui tolère difficilement l’instauration de régimes particuliers sanctionnant des auteurs en fonction de leur passé ou de leurs actes. Le droit d’auteur est, de ce côté-ci de l’Atlantique, indifférent au genre de l’œuvre et à la personnalité de l’écrivain. Et notre droit s‘accommode plus facilement des entorses à la liberté d’expression…

Le cas de Curtis Dawkins permet donc un débat qui dépasse donc bel et bien le versement des droits d’auteur pour viser, plus ou moins directement, l’existence même de livres dérangeants ou nécessaires.

2019-04-02T12:57:19+02:002 Avril 2019|Édito|

VOLER DES LIVRES

Par Emmanuel Pierrat

Avocat au Barreau de Paris

Spécialiste en droit de la propriété intellectuelle

Ancien Membre du Conseil National des Barreaux

Ancien Membre du Conseil de l’Ordre

Cabinet Pierrat & de Seze

 

Le livre d’Allison Hoover Bartlett, L’Homme qui aimait trop les livres (Marchialy), pose une vraie question : « Jusqu’où iriez-vous pour mettre la main sur le livre de vos rêves ? Mieux encore, jusqu’où iriez-vous pour avoir une pleine bibliothèque remplie de vos livres préférés ? » Et ajouterai-je, que dit la loi dans ce cas précis de blbliomanie ?

Le récit précité de la journaliste américaine Allison Hoover Bartlett met en scène John Gilkey, un citoyen qui a dérobé pour plus de 100 000 dollars de livres anciens dans le but de réunir une collection de livres rares à son image. Ken Sanders, un libraire de livres anciens, qui se surnomme lui-même biblioflic, le traque pendant plusieurs années.

Les affaires récentes de vols de livres ne manquent pas. Des centaines de cartes anciennes ont été dérobées en France dans plusieurs bibliothèques, entre 2011 et 2013, par destrafiquants.

Cette année, un libraire italien s’est emparé d’un volume d’Harry Potter and the Philosopher’s Stone, dédicacé, en plein journée, seuls 500 exemplaires de ce tirage ayant été commercialisés.

Deux compère ont été arrêtés cette saison à Lyon,après avoir subtilisé 4 000 bandes dessinées dans des librairies.

A la fin des années 2000, un retraité du Havre a été arrêté pour avoir dérobé plus de 2 000 livres anciens. La perquisition de son domicile a permis la découverte de 700 ouvrages et plusieurs milliers de gravures. La valeur des vols commis pourrait atteindre le million d’euros. L’intéressé écumait les librairies ainsi que les expositions préalables aux ventes aux enchères en province, mais aussi à Lyon, Paris et en Belgique. Il a été démasqué à Amiens, au début d’une vente publique par une de ses victimes… en l’occurrence le commissaire-priseur.

Peu avant, c’est un exemplaire de l’Hispania damiani a goes equitis lusitani publié en 1542 par Damiao de Gois, Portugais ami d’Erasme, qui a été subtilisé durant… la Foire de Francfort. Estimé à 18 500 euros, l’opuscule était exposé sur le stand de la maison néerlandaise spécialisée Asher Rare Books

Quelques années en amont, des vols de cartes et de plans découpés dans les éditions du XVIIe siècle d’un ouvrage de John Speed (le plus fameux des cartographes anglais), A Prospect of the Famous Parts of the World, ont été attribués à un Britannique, Melvin Perry. Ce dernier a été condamné à une peine de prison par un tribunal d’Helsinki, ville où il avait également sévi, de même qu’au Danemark, à La Haye, Stockholm et Londres, où il découpait au cutter des cartes tirées d’anciens ouvrages de géographie pour les revendre Mais l’homme a disparu (à son tour, en quelque sorte !) après la décision de justice…

D’autres voleurs entretiennent d’étranges relations avec les livres. Avant d’être surpris en flagrant délit, un homme avait réussi, jusqu’à son arrestation en mars 2003, à dérober 468 documents autographes. Il espérait pouvoir reconstituer, preuves à l’appui, les faits d’armes d’un de ses glorieux aïeux, lieutenant général du royaume de Naples et aide de camp du prince Murat.

L’affaire du monastère du mont Sainte-Odile est un parfait exemple des dérives de nos amateurs parfois trop éclairés. En 2000, le père abbé du monastère découvre que seize livres, dont deux incunables, ont disparu. Pourtant, la bibliothèque n’est accessible qu’à quelques privilégiés ; aucune trace d’effraction n’est visible.

Une plainte est déposée, mais l’enquête n’apporte rien et l’affaire est bientôt classée, non résolue. Dix-neuf mois plus tard, les vols reprennent. Cette fois-ci, les livres disparaissent par rayonnages entiers ! Les enquêteurs reviennent sur le terrain et découvrent alors une trappe qui avait jusque-là échappé à leur vigilance. Elle communique avec une pièce oubliée de tous, menant, par un passage secret, directement à la bibliothèque. Comprenant alors l’absence de trace d’effraction et les mystérieuses disparitions, la police n’a plus qu’une inconnue à résoudre : l’identité du voleur.

Un système de vidéosurveillance est alors mis en place. Le 18 mai 2002, les policiers observent, médusés, par l’intermédiaire de leurs caméras un jeune homme remplissant et emportant consciencieusement des valises contenant près de 300 livres anciens ! Stanislas Gosse est un professeur agrégé de mécanique et enseignant à l’université de Strasbourg. Il est arrêté le lendemain et reconnaît les faits sans discuter. Il expliquera même comment il avait découvert par hasard, dans une revue historique consacrée au mont Sainte-Odile, un plan minutieusement détaillé de ce passage secret. Amoureux fou des livres anciens, il n’avait pu résister à la tentation.

À son domicile, les enquêteurs retrouveront plus de 1 000 ouvrages minutieusement classés. L’homme sera jugé et condamné à dix-huit mois de prison avec sursis et 6 000 euros d’amende. Une peine finalement assez légère, d’autant qu’il ne sera pas non plus démis de ses fonctions d’enseignant. Sans doute, le jeune professeur aura-t-il convaincu ses juges de la « folie » passagère – et surtout non spéculative – de son geste.

Le collectionneur audacieux ne se contente pas toujours de rapines. Il peut avoir le goût des œuvres d’art… et du sang.

J’ai appris un jour, par un appel de la police, la mort d’un de mes clients habituels, éditeur orientaliste à la retraite, ne vivant que pour ses collections de livres et de dessins. Il avait été assassiné par un libraire, également bibliophile !

Pour faire simple, l’affaire tenait à un livre que l’un aurait prêté à l’autre, puis dont la propriété avait fini par être contestée. Le supposé prêteur avait voulu reprendre son bien. La discussion avait transformé cet appartement de lettré en étal de boucher.

La brigade criminelle avait interrogé en vain les proches de la victime, retrouvée chez elle un samedi matin par sa concierge lui portant le courrier. Les inspecteurs n’avaient récupéré qu’une longue liste d’inimitiés, nées tout de long d’une carrière dans les livres. Les fâcheux s’étaient dispersées depuis des décennies sur tous les continents ou avaient gagné le cimetière bien avant mon client.

L’assassin avait visiblement réussi à se faire ouvrir la porte vers 20 heures, moment plus ou moins présumé du crime, selon le légiste. Les limiers eurent alors l’idée de vérifier les appels téléphoniques reçus par la victime. Bingo : celle-ci avait conversé pendant trente secondes vers 19 h 50. Et le coup de fil avait été passé depuis une des dernières cabines téléphoniques parisiennes, sise au pied de l’immeuble du forfait. Voilà les enquêteurs épluchant le listing des appels passés depuis ladite cabine ; et de découvrir un appel à un ressortissant d’origine polonaise à 19 h 48, puis l’appel à la victime, et à nouveau un autre appel à un nom d’origine polonaise… La piste polonaise semblait prometteuse dans cette affaire pourtant en apparence arménienne.

Les deux Polonais, étudiants ne se connaissant pas, ont passé une longue garde-à-vue, avant de débiter le nom d’une relation commune… étudiante polonaise à la Sorbonne. Et la jeune fille subit à son tour l’interrogatoire insistant, jusqu’à se souvenir que, quelques jours auparavant, en sortant tard de cours, elle a appelé d’une cabine un compatriote pour s’enquérir de son programme pour la soirée. Puis a été extirpée sans ménagement, en pleine conversation, par un individu qu’elle a observé hurler dans le combiné, en une langue qui n’est ni le français, ni le polonais. Elle a scruté son visage attentivement, et l’a mémorisé : son sac à mains est resté dans la cabine. Et une fois le furibard sorti, elle est retournée récupérer son bien, mais, déboussolée, a appelé un second ami. D’où l’appel à deux Polonais ne se connaissant pas. D’où surtout un témoin remarquable, en la personne de leur amie, lorsqu’il s’agit de dresser un portrait-robot du malotru… que tous les proches du mort reconnaissent immédiatement.

Devant la cour d’assises, ce bourreau avide de mettre la main sur une édition originale est resté indifférent aux débats. Jusqu’à ce que l’avocat général se trompe de date pour évoquer un exemplaire des œuvres Clément Marot. Et l’accusé de se lever d’un bond en hurlant « ce n’est pas 1665, mais 1667 ! ». Puis de retomber en catalepsie sous le regard glacé et médusé des jurés. Autant dire que notre collectionneur a écopé de la peine maximale.

Ce sont les articles 311-1 et suivants qui traitent du vol au sein du Code pénal. Lorsqu’il est dit « simple », « le vol est puni de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende ».

Les peines maximales encourues augmentent très vite selon les circonstances aggravantes. C’est ainsi que le voleur peut être puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende lorsque son méfait « est commis par plusieurs personnes agissant en qualité d’auteur ou de complice, sans qu’elles constituent une bande organisée » ou encore « Lorsqu’il est commis dans un local d’habitation ou dans un lieu utilisé ou destiné à l’entrepôt de fonds, valeurs, marchandises ou matériels, en pénétrant dans les lieux par ruse, effraction ou escalade ».

Il en est de même « Lorsqu’il est commis par une personne dépositaire de l’autorité publique ou chargée d’une mission de service public, dans l’exercice ou à l’occasion de l’exercice de ses fonctions ou de sa mission » comme « par une personne qui prend indûment la qualité d’une personne dépositaire de l’autorité publique ou chargée d’une mission de service public » — ce qui correspond au cas des personnels de bibliothèques ou d’établissements culturels.

Par ailleurs, « les peines sont portées à sept ans d’emprisonnement et à 100 000 euros d’amende lorsque le vol est commis dans deux des circonstances » aggravantes et « à dix ans d’emprisonnement et à 150 000 euros d’amende lorsque le vol est commis dans trois de ces circonstances ».

Enfin, « le vol est puni de sept ans d’emprisonnement et de 100 000 euros d’amende lorsqu’il porte sur (…) un objet mobilier classé ou inscrit en application des dispositions du code du patrimoine ou un document d’archives privées classé (…), un bien culturel qui relève du domaine public mobilier ou qui est exposé, conservé ou déposé, même de façon temporaire, soit dans un musée de France, une bibliothèque, une médiathèque ou un service d’archives, soit dans un lieu dépendant d’une personne publique ou d’une personne privée assurant une mission d’intérêt général, soit dans un édifice affecté au culte. »

Les peines sont portées à dix ans d’emprisonnement et 150 000 euros d’amende quand cette infraction « est commise avec l’une des circonstances aggravantes ». En ce cas, « les peines d’amende mentionnées (…) peuvent être élevées jusqu’à la moitié de la valeur du bien volé ».

Mais, dans la plupart des cas, les condamnations des amateurs qui gardent les exemplaires pour eux restent symboliques. Au pire, les moins chanceux sont placés en garde-à-vue quelques heures, puis condamnés à restituer ou à rembourser l’ouvrage subtilisé, tandis que « les autres sont relâchés presque systématiquement », s’est indigné, dans les années 2000, le directeur de l’Office Central de lutte contre le trafic des Biens Culturels.

Le seul point positif de ce tableau ? Le livre, quelle que soit la santé de ses professionnels et de son « marché », continue de susciter des vocations, même d voleurs de livres.

2019-04-02T12:53:39+02:002 Avril 2019|Édito|

Calendrier Avril

Du mercredi 3 au samedi 6 avril : rencontres de BLED

Participation d’Emmanuel Pierrat à la 51ème conférence internationale de Bled organisée conjointement par le PEN slovène et le Comité pour la Paix de PEN international (Slovénie).

Mercredi 10 avril : 5ème anniversaire de la Grande Bibliothèque du droit

Animation /modération par Emmanuel Pierrat, en sa qualité de Directeur de la Grande Bibliothèque du Droit (GBD : lagbd.org), du 5ème anniversaire de la GBD, sur le thème du transhumanisme (Maison du Barreau, Paris).

Jeudi 11 avril : Audition contradictoire avec Françoise Cotta

Animation /modération par Emmanuel Pierrat, en sa qualité de Conservateur du Musée du Barreau de Paris, de l’audition contradictoire avec Françoise Cotta, Thierry Illlouz et Françoise Leclerc (Musée du Barreau, Paris).

Mercredi 17 avril : Colloque à l’Institut de France

Participation d’Emmanuel Pierrat au colloque intitulé « L’art peut-il vivre sans le marché de l’art ? » organisé conjointement par l’Académie des Beaux-Arts et le Conseil des ventes (Paris 6ème).

Jeudi 25 avril : Conférence « Art : les nouvelles censures »

Participation d’Emmanuel Pierrat à la conférence « Art : les nouvelles censures » à l’Institut national d’histoire de l’art (Paris 2ème).

Mardi 30 avril : Conférence à la Fondation Bodmer

Conférence d’Emmanuel Pierrat à la Fondation Bodmer sur les livres censurés (Fondation Bodmer, Genève, Suisse).

2019-04-10T14:21:01+02:0027 Mars 2019|Agenda|

Des mots et des livres. Motifs d’inquiétude

Publié le 15 mars 2019 à 12h38

PAR STÉPHANE BUGAT

© Le Télégramme https://www.letelegramme.fr/livres/des-mots-et-des-livres-motifs-d-inquietude-15-03-2019-12232827.php

La censure mérite d’autant plus qu’on s’en inquiète qu’elle sait renouveler ses prétextes et ses formes. C’est ce dont nous alerte l’essai d’Emmanuel Pierrat. (…)

« Nouvelles morales, nouvelles censures »

Avocat et essayiste prolifique, Emmanuel Pierrat s’est acquis une réputation, aussi flatteuse que légitime, d’inlassable pourfendeur des censures et de ceux qui s’obstinent à vouloir les exercer. Le péril n’est certes pas nouveau mais le terme se doit d’être employé au pluriel, tant ces censures adoptent des formes variées, ce qui n’a rien de rassurant, on en conviendra. C’est d’ailleurs l’objet du nouvel opus d’Emmanuel Pierrat.

Il n’a guère besoin de s’y attarder sur les pratiques encore vivaces de ces régimes politiques qui s’appliquent à faire taire ceux qui osent contester le bien-fondé de leurs actions. Son propos consiste à mettre davantage l’accent sur les censures qui nous concernent plus directement, notamment liées aux mœurs contemporaines et dont on notera, avec un étonnement navré, qu’elles ressemblent trop souvent à ce qu’on pourrait qualifier de censures à contre-pied. L’affirmation du droit des minorités devient ainsi un principe à exclusion de ceux qui n’en sont pas. Ne peuvent parler (ou représenter) des gays, des noirs, des handicapés, etc. (la liste est longue), que ceux qui relèvent spécifiquement de chacune de ces catégories. « C’est donc un mécanisme opposé aux principes même de tolérance et de liberté d’expression qui est mis en œuvre », s’inquiète l’auteur. « Il faudrait, idéalement, qu’un hétéro puisse jouer un gay, un gay un hétéro, une femme incarner un homme et vice-versa ». Mais ce n’est pas le seul travers souligné dans cet essai. Car, à l’ère du post « Me too » et des réseaux sociaux, on peut être accablé par le moindre soupçon et il est presque convenu de pratiquer une expéditive mise à l’écart. À cet égard, les artistes sont des cibles idéales, tant il est délicieux de livrer les célébrités à ce jeu de chamboule-tout médiatico-public. Une époque « qui juge à la vitesse d’un post ». Et Emmanuel Pierrat d’ajouter : « Nous entrons dans une nouvelle ère, où la censure ne restreint plus la diffusion d’une œuvre en raison de son message, mais décide qu’une œuvre est inacceptable au seul motif que son auteur ne peut être jugé ou rejugé ». Parmi les autres sujets d’inquiétude, les « centaines de textes qui restreignent aujourd’hui la liberté d’expression ».

Avec cet essai précis et documenté, Emmanuel Pierrat nous tend donc un miroir qui a de quoi inquiéter. On apprécie d’autant que l’avocat s’obstine à plaider que « la lutte contre la bêtise humaine passe par la pédagogie plutôt que par les injonctions morales et autres diktats ».

« Nouvelles morales, nouvelles censures », d’Emmanuel Pierrat. Éditions Gallimard. 15 €.

 

2019-03-18T10:52:08+02:0018 Mars 2019|Actualités|

Salon Livre Paris 2019 – Sexe, religion ou politique : pourquoi la BD est-elle souvent censurée ? 

Publié le vendredi 15 mars 2019 à 9h27 

par Anne Douhaire (France Inter)

https://www.franceinter.fr/livres/salon-livre-paris-2019-sexe-religion-ou-politique-pourquoi-la-bd-est-elle-souvent-censuree

 

Une rencontre au salon Livre Paris est consacrée au « retour des pères la pudeur ». L’occasion de revenir sur le traitement juridique réservé au contenu des BD. Le 9e art est-il plus attaqué par les censeurs que les autres ? La censure a-t-elle évoluée ? Quels sont les thèmes qui irritent le plus les plaignants ?

L’alcool du capitaine Haddock, Lucky Luke et sa cigarette, le sein d’Isabeau dans Les Passagers du vent… Plus récemment c’est une BD de Bastien Vivès retirée des rayons des librairies, ou un comics avec Jésus-Christ qui ont suscité le tollé… La BD est souvent la cible de la censure. Nous avons demandé à Me Emmanuel Pierrat, avocat spécialiste du droit d’auteur et de la liberté d’expression, de nous expliquer pourquoi le 9e art est souvent la cible des censeurs. 

 

Plus de censure aujourd’hui 

Me Emmanuel Pierrat : «Jusque dans les années 1980, la censure venait de l’Etat, qui décidait que tel ou tel livre, n’était pas à mettre entre les mains de tous les publics. C’est une censure qu’ont subie en leurs temps Flaubert, Baudelaire, Eugène Sue…  Derrière ces interdictions, il y avait l’idée de bonnes mœurs et d’outrage à l’Etat. C’était très organisé, pas du tout sympathique, mais les défenseurs des artistes connaissaient la forme et les moyens d’actions de cette censure étatique qui n’existe presque plus.

Dans les années 1980, des associations, des groupes intégristes religieux (catholiques ou musulmans, mais cela a commencé avec les catholiques), ou des mouvements d’extrême droite ont commencé à s’intéresser aux affiches de cinéma. Les premières plaintes ont visé les affiches de Je vous salue Marie de Jean-Luc Godard (1983), puis La dernière tentation du Christ de Martin Scorsese (1988).

Puis ces groupuscules se sont mis à scruter les BD, l’art contemporain, la littérature… Ils ont commencé à réclamer des interdictions, voire des dommages et intérêts. Ils se sont rendus compte que la censure ou la demande d’interdiction, n’était pas populaire. En revanche, demander 100 000 euros de dommages et intérêts, ça ne fait descendre personne dans la rue, alors qu’en réalité c’est la mort économique de l’éditeur ou de l’auteur qui est condamné à payer ces sommes. 

Aujourd’hui, on assiste à une troisième forme de censure, celle qui vient du camp « du bien ». Un camp, auquel, je crois, j’appartiens et auquel appartiennent souvent les créateurs. Ce sont des personnes qui sont contre le racisme, contre l’antisémitisme, contre le sexisme, contre l’homophobie… Les artistes se retrouvent accusés de mettre en scène une image négative de la femme, et de tout un tas de choses qui ne seraient pas aussi politiquement correctes qu’elles devraient être. Les censeurs pensent que des personnages doivent avoir un comportement moralement exemplaire.»

 

Défendre une œuvre attaquée, c’est expliquer que l’imaginaire n’est pas une affaire de morale

Me Emmanuel Pierrat : «Pour défendre les œuvres attaquées, on essaye d’expliquer qu’un auteur peut très bien être quelqu’un de formidable, mais qu’il peut mettre en scène des méchants. C’est une chose qui est compliquée à faire admettre à certains esprits contemporains même bien intentionnés.

Il y a une partie du public qui ne comprend pas qu’on mette en avant dans un livre un personnage sexiste, raciste ou un voleur. Il faudrait que les personnages amoraux, s’ils existent, meurent tous à la fin ou soient arrêtés. Une démarche qui ne laisse pas de place à l’imaginaire. On exige des personnages, en particulier en BD, un comportement encore plus moral ou plus légaliste que celui qu’on autorise à nos concitoyens. C’est par exemple Lucky Luke qui ne fume plus. Le problème c’est qu’on s’attaque à des BD parce qu’elles tombent dans les mains d’un public auquel elles ne sont pas destinées. Et qui ne comprend rien, qui ne sait pas ce que c’est qu’une histoire, ce qu’est l’imaginaire.»

 

Des personnes qui extraient une case d’une planche, et qui disent : « regardez, on y voit un sein nu » ! 

Me Emmanuel Pierrat : Dans les années 1990, ou au début des années 2000, il y a eu une tentative de censure d’une BD très célèbre : Les Passagers du vent de François Bourgeon. Une personne a trouvé intelligent d’envoyer une case au ministère de l’Education Nationale en disant : « regardez, on voit une femme avec un sein nu ! ».

Il y avait effectivement une pirate déguisée en homme à qui on arrachait les vêtements pour la démasquer et révéler son véritable sexe. Plus loin, on voyait un personnage fumer quelque chose d’un peu suspect dans une pipe… Et donc le plaignant a aussi reproché à la BD, en plus de la pornographie, de faire l’apologie de la drogue. A l’Education nationale, il y a eu quelqu’un pour envoyer une circulaire à tous les Centres de documentation et les bibliothèques pour demander le retrait des rayons de cette BD ! 

En 2018, alors que le livre Petit Paul de Bastien Vivès était vendu avec une mise en garde, une préface assez longue, sous blister, et la mention « interdit aux moins de 18 ans », il y a eu des gens pour faire une pétition. Le motif ? Comme c’est une BD, elle ne serait lue que par des enfants… Un amalgame très rapide, en arguant que Petit Paul met en scène un enfant qui aurait des relations sexuelles avec des adultes. Or c’est beaucoup plus complexe dans l’imaginaire de Bastien Vivès. On peut ne pas aimer cette BD, on peut la trouver de mauvais goût, on peut être critique. Mais demander à ce qu’elle soit censurée, c’est franchir un autre pas. »

 

La BD est plus censurée que les autres formes artistiques   

Me Emmanuel Pierrat : «La bande dessinée a pour certain un statut ambigu : elle serait réservée aux enfants. Et il y a souvent cette ambiguïté étrange dont se servent les censeurs. Pour eux, c’est une BD va forcément tomber dans les mains de petits de six ou huit ans. Or cela fait longtemps que la BD n’est pas seulement destinée aux enfants.»

 

Plaintes sur le sexe et la religion, de moins en moins sur la politique

Me Emmanuel Pierrat : «Beaucoup de BD égratignent les hommes politiques. Mais ces derniers ont compris que c’était un mauvais combat. Comme le ministère de l’intérieur ne bouge plus, c’est à celui qui se sent diffamé d’attaquer. Or pour un ou une politique, attaquer une BD dans laquelle on se moque de vous, n’est pas très bon pour son image, cela ne rend pas très populaire. 

En revanche, les prétendues «atteintes» à la religion sont toujours très attaquées. Pas par l’épiscopat ou l’évêché qui savent que c’est une mauvaise publicité mais par des associations parfois limitées à deux ou trois intégristes, qui eux, se comportent comme des croisés et intentent des procès accompagnés de demandes financières : ils demandent parfois jusqu’à 100 000 euros pour les dommages subis par l’ensemble des chrétiens ! 

Heureusement, ils perdent souvent, mais l’énergie mise à se défendre, les attaques (appel à la haine sur les réseaux sociaux, pétitions en ligne, menaces) plus le coût d’un procès, l’inquiétude suscitée dans la maison d’édition conduisent à un risque d’autocensure.

Tout cela à cause des gens qui lisent des BD qui ne leur sont pas destinées. C’est la même chose avec Charlie Hebdo – des gens poursuivent ou s’indignent alors qu’ils ne sont pas le lectorat visé. 

Moi, je ne suis pas masochiste, je ne vais pas acheterl’Osservatore romano, le journal du Vatican pour le plaisir d’être indigné, et de m’énerver à chaque fois que je lis des choses que je partage pas. Et ça ne me dérange pas que ce journal existe et qu’il soit vendu dans un kiosque pas loin du Canard enchainé et de Libé ! »

 

L’éducation comme pare-feu à la censure

Me Emmanuel Pierrat : «Il faut éduquer à la tolérance, à l’idée qu’un livre n’est pas fait forcément pour flatter vos propres préoccupations ou vos propres passions. Il peut vous déranger comme une œuvre d’art, qui peut montrer la mort, des personnages racistes, ou de la violence parce que malheureusement tout cela existe… Cela passe par l’éducation à l’art, à la distance entre une fiction et la réalité. Aujourd’hui on a cette confusion avec des gens qui extraient des morceaux d’une œuvre sans comprendre la démarche de l’artiste.»

 

Pas question de regretter le passé

Me Emmanuel Pierrat : «Il faut être pour le droit des femmes, des LGBT…, mais c’est difficile à manier quand en même temps on est contre la censure… Pour autant, il ne faut pas regretter un temps où les femmes étaient traitées avec mépris. Quand on parle d’américanisation de la société, il faut également se méfier, car ce sont des choses que l’on entend dans la bouche d’un Eric Zemmour. Mais aux Etats-Unis, il y a le principe de liberté d’expression absolue. Beaucoup de procès intentés ici n’existeraient pas la-bas. En France, nous sommes dans une société protectrice plus que dans le politiquement correct. Mais au motif que l’on veut protéger une minorité, des femmes, les enfants la jeunesse, on en arrive à perdre quelque chose d’essentiel qui est la liberté d’expression et de l’imaginaire.»

 

2019-03-18T10:31:25+02:0018 Mars 2019|Actualités|